Virtuose de l'amour
INTERVIEW DE EWAN McGREGOR
De 'Trainspotting' à 'Moulin Rouge' en passant par 'Star Wars', Ewan McGregor ne cesse de faire preuve de son éclectisme. Après 'Bye Bye Love', il retombe sous le charme de Renée Zellweger et incarne l'éditeur de la célèbre auteur de 'Pierre Lapin' dans 'Miss Potter', en salle le 28 mars.
Ce n'est pas un petit accident de moto qui va démonter le plus beau sourire du cinéma d'outre-Manche, et malgré une jambe dans le plâtre, c'est avec enthousiasme qu'Ewan McGregor nous reçoit dans un grand hôtel parisien. Intrigué par un exemplaire de 'Jeannot Lapin' déposé sur la table, il engage rapidement la conversation avec des journalistes conquises.
Vous n'aviez pas lu tous les livres de Beatrix Potter avant de faire le film ?
Tous, non. J'ai lu ceux qui étaient liés à notre histoire, 'Pierre Lapin', 'Sophie Canétang'. C'est-à-dire les livres que mon personnage Norman publie, mais je n'ai pas ressenti le besoin de tous les lire.
Tout le monde connaît ses dessins et ses histoires, mais on connaît peu la femme, Beatrix Potter. Qu'en était-il pour vous ?
Je n'avais jamais pensé à elle. Quand on connaît tellement quelque chose, on n'y prête pas attention et puis un jour on en prend conscience... Donc quand j'ai commencé à lire le scénario, j'en ai appris beaucoup sur elle. Elle m'impressionnait en tant que femme et plus j'avançais dans le projet, plus c'était le cas. Renée Zellweger parle souvent de la difficulté de la décrire parce qu'elle était pleine de contradictions. Ce qu'elle écrivait une année dans ses lettres, elle semblait le contredire une autre année. C'était une femme très difficile à comprendre. Mais je suppose que c'est aussi ce qui faisait son charme. Elle a écrit une lettre à Norman dans laquelle elle parle de la mort de sa souris et elle y écrit qu'elle aurait préféré mourir à sa place. Mais quand son lapin - celui sur lequel elle a basé Pierre Lapin - est mort, elle l'a fait bouillir pour se débarrasser de la chair et pour pouvoir étudier le squelette. Donc on a une femme qui d'un côté fait bouillir son animal domestique, et qui de l'autre, aurait préféré mourir à la place de sa souris... C'est très contradictoire !
Quelles recherches avez-vous fait pour le personnage de Norman ? Quelle est la part de réalité et de fiction ?
Il y a toujours dans ce genre de films une part de vérité et une sorte de licence poétique. La maison d'édition Warne Company existe toujours, donc j'ai rencontré les personnes qui la dirigent maintenant. Ils ont tous les documents originaux, les aquarelles, les lettres échangées entre Beatrix et Norman. Ils en savaient beaucoup sur lui et sur la famille Warne, j'ai eu beaucoup d'informations par ces gens-là. La liberté prise avec la réalité, c'est qu'il travaillait déjà avec ses frères, il était déjà éditeur quand elle l'a rencontré. La partie du film où il est chez lui à s'occuper de sa mère, c'est la liberté de création, et c'est une bonne liberté, je pense.
C'est votre troisième personnage réel, en quoi est-ce différent d'un personnage totalement fictif pour un acteur ?
C'est légèrement différent mais ce n'est pas énorme. Ca rend les choses un peu plus faciles, même si on n'a qu'une seule photo du personnage, parce qu'on se dit “Ok, c'est lui le type que je joue”, et c'est le premier pas de l'approche d'un personnage. C'est sûr qu'il y a une responsabilité, mais je pense qu'il y a une responsabilité à jouer tous les personnages, qu'ils soient fictifs ou non. Dans le cas de Nick Leeson par exemple (son personnage dans 'Trader', ndlr), c'est un peu bizarre. Il a juste quelques années de plus que moi, et je savais qu'il allait voir le film. Mais je pense que le rôle qui m'a mis le plus de pression, c'est celui du 'Rouge et le noir', une adaptation de Stendhal pour la BBC que j'ai faite il y a des années. Il y a tellement de gens qui aiment ce livre, qui connaissent le personnage et qui se le sont approprié. Il y avait plus de pression à trouver sa justesse, j'avais l'impression que j'allais décevoir plus de gens en le jouant lui que n'importe quel personnage existant. Personne ne sait vraiment comment était Norman Warne, personne ne peut venir me dire, “Hey, tu ne l'as pas bien cerné, il n'était pas comme ça.” Alors qu'avec Julien Sorel, tellement de gens pouvaient venir me dire que ce n'était pas bien parce que des centaines de milliers de personnes savent exactement comment il devrait être.
C'est un film très différent de la production actuelle où tout va très vite, où il y a beaucoup d'action...
C'est un film romantique et il ne faut pas avoir honte d'être romantique. J'ai toujours aimé ça, depuis que je suis enfant, et j'aime jouer ça. J'ai fait beaucoup de films qui le sont. Ce sont des romances, à la différence des comédies romantiques. Je n'ai pas fait de comédies romantiques classiques, je les laisse à Hugh Grant ! Je ne me sens pas gêné par les histoires d'amour, et je n'ai pas à les cacher derrière la comédie. Le fait que ce soit romantique se suffit à lui-même. 'Moulin rouge' est sans doute l'un des films les plus romantiques depuis longtemps, et c'est totalement assumé. Je pense que ce film-ci est une romance, une romance tragique, mais une romance quand même. Et à cause de l'époque à laquelle elle se déroule, une romance très douce et charmante. L'histoire est allongée à cause des règles de bienséance de l'époque : ils n'étaient jamais seuls tous les deux, ils ne s'appelaient pas par leurs prénoms, ils devaient toujours avoir un chaperon - joué par la magnifique Matylok Gibbs, qui vit en France, et qui est une actrice brillante. Je crois qu'elle a une ou deux répliques dans le film et sur le papier, son rôle se limitait à celui d'une vieille grincheuse, mais elle a volé le film ! Renée et moi essayions désespérément de rester dans la scène avec Matylok ! C'est vraiment une femme exceptionnelle.
Vous avez une filmographie impressionnante, vous semblez ne jamais faire les mauvais choix. Comment faites-vous ?
Je pense que je peux dire qu'il n'y a pas un film qui ait été une erreur. Ils ont tous une valeur particulière, sinon je ne les aurais pas faits. Je ne les juge pas par leur rentabilité, contrairement à ce qui se fait aujourd'hui. Ca ne m'intéresse pas, vraiment pas. J'aime beaucoup que les gens voient mes films, mais je ne suis pas dans une compétition, je ne suis pas là pour gagner des prix ou pour battre des records au box-office. Je fais ce métier pour émouvoir les gens, pour les toucher, c'est pour ça qu'est fait le cinéma. Et c'est pour ça que je pense n'avoir pas connu d'échec. Je ne me suis déçu que dans un film, 'Emma l'entremetteuse'. C'était après 'Trainspotting' et je l'ai fait parce que je pensais qu'il fallait qu'on me voie dans un drame d'époque pour montrer que je pouvais faire autre chose. C'était un mauvais choix, non pas parce que c'est un mauvais film, mais parce que ma décision de le faire était mauvaise. J'ai appris que si on n'y met pas son coeur, si on le fait pour des raisons de carrière, on ne peut pas s'investir totalement. Alors que si on le fait parce que son coeur vous dit que c'est un grand film, et que c'est pour ça qu'il faut le faire, on ne peut pas se tromper. Je pense que quelqu'un d'autre que moi penserait différemment, mais de là où je suis, je suis content de tous mes films.
Vous avez tourné dans beaucoup de premiers films. Qu'est-ce qui vous plaît dans cette démarche ?
Je ne vois pas de raison de ne pas le faire. Je ne vois pas de différence entre un réalisateur qui fait son premier film et un réalisateur expérimenté. Chacun essaie de faire un film et de raconter une histoire, et je leur fais confiance à tous. J'ai plus été déçu par des réalisateurs expérimentés que par des réalisateurs débutants. Parce que parfois, les réalisateurs expérimentés ne mettent pas tout leur coeur dans leurs films, ou parce que la passion n'est peut-être plus là. J'ai eu beaucoup de chance, ça ne m'est pas arrivé souvent. Mais c'est si difficile pour les réalisateurs débutants, surtout en Grande-Bretagne. Arriver au point où on est sur le plateau, en train de réaliser son premier film... c'est presque impossible. Donc, dans cette position, on a tendance à être vraiment, vraiment passionné par son boulot ! Plus que toute leur vie se joue dans ce travail-là. Et c'est très excitant d'en faire partie. Il faut se réjouir d'être dans cette position, et non pas l'inverse. J'ai aussi appris beaucoup grâce à ça. J'aime beaucoup être impliqué dans un film, même si j'essaie de ne pas aller trop loin. Le dernier film que j'ai fait est un premier film, 'The Tourist'. Marcel Langenegger, un jeune réalisateur suisse, avait fait beaucoup de publicités donc il savait manier la caméra, mais ça restait son premier film. J'avais un rôle important et j'ai passé beaucoup de temps avec lui. J'essayais de rester à ma place et de ne pas diriger, mais j'aime beaucoup la façon dont se fait un film et je lançais souvent des “Et si on faisait comme ça ? Et si on mettait la caméra là ?”, tout en essayant de ne pas empiéter sur son territoire, mais la frontière est mince !
Vous aimeriez réaliser ?
Oui, j'ai déjà réalisé un court métrage et j'ai adoré ça. J'aimerais beaucoup, mais j'attends de trouver une histoire que j'aurais vraiment envie de raconter. Et j'aimerais que mes enfants soient un peu plus grands parce que réaliser un long métrage, c'est au moins une bonne année de sa vie : entre la préproduction, le montage financier, le tournage et puis ensuite la vie du film, éventuellement des festivals, etc. Ca demande un engagement d'une bonne année. Et mes plus jeunes enfants ont 5 ans, donc je vais attendre encore un peu.
Pouvez-vous nous parler du projet du film sur Kurt Cobain ?
Oui, je ne sais pas, j'en entends beaucoup parler mais je n'ai rien lu. J'adorerais jouer Kurt Cobain. Ce serait un personnage génial à jouer. On m'a pris pour Kurt Cobain une fois. J'étais avec ma femme, on sortait de chez un ami à Notting Hill, à Londres, il devait être 1h30 du matin. C'était environ un mois après la mort de Kurt Cobain. J'avais les cheveux longs à ce moment-là, on marchait dans la rue et ce couple s'avance vers nous, ils étaient vraisemblablement sous l'influence d'une drogue sérieuse, et le type arrête sa copine, me regarde, il regarde mes cheveux et il m'arrête en me disant d'un air fébrile : “Vous êtes Kurt Cobain !”, j'ai regardé ses yeux défoncés et je lui ai juste dit “Chhhhhut !” Donc ce type croit toujours qu'il a rencontré Kurt Cobain un mois après sa mort !



